Nous sommes tous les deux, dans cette pièce aux plancher, aux murs et au plafond de bois, ouverte à tous vents, tous les deux au milieu de tous ces gens qui passent, serviteurs et parents, vaquant inlassablement aux préparatifs.
Je le regarde, il me regarde, et je l’aime, grands dieux, je l’aime tant que j’ai mal. Autour de nous, plus rien, rien ne peut être vrai, c’est impossible, tout est pâle et terne, tout est factice. Nous nous aimons trop fort pour que tout ça soit réel.
Des minutes s’écoulent, en silence, avec le bruit des pas de ceux qui, autour de nous, vont et viennent, encore et toujours, nous ignorant peut-être, au nom de ces odieux préparatifs. J’ai mal, j’ai si mal. Je ne puis plus supporter la douleur.
Je me jette dans ses bras, j’entoure de mes mains tremblantes sa taille, j’étreins son dos, je veux me fondre dans son corps. Il me rend mon étreinte, silencieux et accablé, tout aussi désespéré, tandis que je baigne de larmes et de baisers son cou à la peau si douce, si douce… Je lève parfois les yeux pour voir son visage, ses cheveux sombres, ses yeux bridés soulignés de noir.
C’est mon cousin, je l’aime, il m’aime, notre noble famille désapprouve. Ils viennent de le vendre, ô grands dieux, de le donner pour jamais à cette étrangère, cette princesse, cette japonaise, cette fille de la noblesse des îles au Nord. Il ne la connaît pas, elle ne l’a jamais vu, et c’est là qu’il ira perdre sa vie, son amour et son espoir d’ici une heure, peut-être moins, le temps s’écoule si vite… Les bateaux sont déjà prêts, ornés comme pour une fête, et ils ont maquillé et paré mon cousin, mon amour, pour célébrer les noires funérailles de mon coeur. J’ai si mal.
Tout se précipite, il est l’heure, je crois. Et je sens défaillir ma volonté et ma raison.
- Reste là, dit-il, et sa voix n’est pas sûre. Je veux que ce soit toi qui me chausses des souliers de cérémonie. Ces souliers de malheur qui m’emporteront dans les îles du Nord. Moi je ne peux pas, je n’ai plus la force. J’ai peur, Amour, j’ai mal, et je ne puis le faire. Je ne veux pas regarder le sol. Je ne veux regarder que devant moi, m’emplir les yeux, les oreilles et l’esprit du grand vide de l’horizon, du grand bruit de l’océan. Et je voudrais mourir, Amour, sans avoir jamais vu le visage de celle qui m’enlève à toi.
Je pleure, et je tremble, et je lui passe les souliers honnis, ces misérables choses ornées de fils d’or et de pierreries, et qui valent encore moins que la boue et la poussière des chemins. Je commence à être en colère, une sourde colère qui monte de mes entrailles, je voudrais avoir la princesse étrangère devant moi, tout de suite, et lui arracher les yeux. Il me regarde, mon beau cousin, mon bel amour, et il sait.
- En te donnant à elle, je donne mon coeur à tous ces maudits étrangers, que les dieux les dévorent, dis-je, abattue par le désespoir, et ma voix sonne fausse, même ma malédiction n’a aucun poids. Je suis éthérée, je sens les derniers lambeaux de moi-même se dissoudre dans l’air autour de moi.
Il n’y a rien à faire de plus, nous le savons tous les deux. Moi aussi je suis fiancée, nous n’avons pas d’avenir. Nous nous aimons si fort, et nous allons mourir, là, dans cette pièce, où vaquent autour de nous la famille et les serviteurs. Un dernier regard. Nos yeux s’accrochent, refusent de se lâcher. Et soudain, c’est fini. Il quitte la pièce, bien escorté, il s’en va. Il part. Les bateaux sont prêts à prendre le large. Au moment où nos visages se détournent, nous savons tous les deux que ça y est, nous sommes morts. Ils nous ont tués, tous autant qu’ils sont, et nous n’y pouvons rien. Ils ne paieront même pas.
C’était mon rêve de cette nuit, si fort que je me suis réveillée les yeux et les joues baignés de larmes.
Edit de 2008 : Et je le sais, maintenant. C’était prémonitoire.