Cette nuit je déambule dans une ville fantôme, nimbée de brumes, où se decoupent ( au scalpel bien sûr ) les silhouettes élancées des Ecorcheurs. Ils sont grands, sveltes et musclés, leur visage est systématiquement recouvert de brouillard feutré, et ils sont tous engoncés dans cette sorte de tablier de boucher ocre qui s’évase à partir de la taille et leur donne un air de sablier anorexique.
Il sont peu nombreux, mais présents régulièrement tout au long de notre marche claudiquante, moi lente et attentive, sans émotion particulière, lui, appuyé contre moi, vieux, hirsute et pas spécialement propre. Chaque mouvement le couvre un peu plus de sang, il y en a de toute façon partout, sur le sol, les murs, dégoulinant des plafonds, surgissant des bouches d’égouts dans un bouillonnement de marmite. Pour une raison ou une autre, que je ne cherche pas à découvrir, je suis exemptée de cette souillure, le sang n’adhère pas sur moi.
Il est aveugle, c’est pour ça qu’il est appuyé sur moi, et que je dois le guider là où il me dit d’avancer dans la ville sourde ( cette surdité des bruits sourds, vous voyez ce que je veux dire, ces bruits blancs qu’on entend sans entendre et qui pourtant remplissent l’oreille, comme un bourdonnement d’électricité qu’on devine à peine, ou un presque-ultrason continu que nous ne pouvons nous empêcher de détecter alors qu’il est pourtant quasiment en dehors de notre champ de perception. Un bruit qui gêne, qui empêche de dormir. Le genre de sons qui incitent à penser ” j’ai juste des sens humains, et c’est très bien comme ça, parce que je n’ai pas envie d’entendre ce son-là dans toute l’étendue de son spectre. )
Je ressens tout cela et pourtant je n’ai pas d’émotions particulières. Je n’ai pas peur. Je suis juste là pour guider ce vieil aveugle, Antigone sereine prêtant à Oedipe sa frêle épaule de jeune fille, et ses jeunes yeux encore alertes.
Ce qu’il cherche, je le devine au fur et à mesure de notre lente équipée dans la cité, au fur et à mesure que j’entends ses sanglots décousus. Nous cheminons et examinons, un par un, tous les cadavres, des cadavres d’enfants, dont l’âge semble s’étendre du nourrisson au gamin de quatre ou cinq ans. Les Ecorcheurs semblent avoir une affection toute professionnelle et un intérêt tout particulier, voire exclusif, pour cette tranche d’âge, ( tranche, quel mot inapproprié quand on parle de dépeçage, l’art de l’Ecorcheur est bien plus subtil et délicat qu’un simple coup de tranchoir ). Il y a aussi d’autres classes d’artisans dans cette cité, les Découpeurs, justement, les Décapiteurs, sortes de Découpeurs plus spécialisés dans les mille et une façons de défaire les tendons, les muscles et les os du cou, en une fois, en plusieurs, avec ou sans torsion, avec lame rouillée ou nette. Il y a les Etripeurs, les Saigneurs, et d’autres encores. Mais les vrais maîtres de ces lieux sont les Ecorcheurs, en nombre nettement supérieur, et dont l’art est si consommé que les techniques des autres, si raffinées soient-elles, semblent pâlir en comparaison.
Le vieillard cherche les restes de sa petite-fille, qui a vraisemblablement croisé la route d’un Décapiteur si j’en juge par cette découverte que nous faisons dans une petite chambre sépia où flotte l’énergie sale du sang séché. Je sais qu’il s’agit d’elle, et je présente le corps de cette enfant de quelques mois à son aïeul qui, au toucher, reconnaît sa descendance. Le vieillard pleure, le cadavre est déjà raide, raide comme le corps d’un baigneur en plastique dur. Nous cherchons la tête – je cherche la tête – et elle n’est pas là.
Je laisse le vieillard pleurer sur le petit lit à ressorts, tout rouillé. Je sais qu’il ne court aucun risque dans cette ville où les artisans n’aiment que les enfants, très jeunes. Il en sortira, même s’il est aveugle. Ils l’ignoreront. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait de la tête et je ne pense pas qu’il la retrouvera.
Je me réveille sur cette pensée.