Ecritoires d’Adryem











Ce jour-là, nous avons pleuré ensemble, et ce n’étaient pas des larmes de peine, du moins je le crois. Seule comptait l’œuvre, et, si je n’ose dire qu’elle était bonne, au moins puis-je affirmer qu’elle était réussie.
Je me souviens de tes vieilles mains, de ta main gauche au creux de laquelle tombaient nos larmes, de la peau parcheminée de tes doigts, de la dextérité meurtrière encore de ton poignet. Je me souviens aussi de la prise ferme de cette main sur la garde d’une épée, de ta voix qui claquait comme un fouet pour me reprendre quand mes jambes et mes bras répondaient trop tard à tes attaques. Je me souviens de tout, de tout te dis-je.

Tu es venu à moi ce soir-là, c’était en octobre, tu t’es penché sur moi, j’étais étendue sur le carrelage crasseux d’une maison qui n’était pas la mienne, et où tu n’aurais théoriquement jamais dû rentrer. Mais je te connais assez, depuis le temps, pour savoir que tu es capable de forcer tous les barrages s’il t’en prend l’envie. Tu as pourtant toujours respecté mes limites et laissé intactes mes barrières, et de cela, je ne puis que te remercier.
Ce soir-là, tu m’as dit : « Ne lutte pas. Ne fuis pas l’instant. Ce sont les secondes les plus importantes de ton existence, et toi, tu t’en irais ? Tu le sais, pourtant, que tu es une petite abeille ouvrière, et que tu dois rester ignorante de la récolte qui s’annonce grâce à ta contribution. Ne fais pas l’enfant, allons, debout, sois forte, avance dans le noir, et ne mets pas les mains en avant. Avance les yeux fermés, mais fière, la tête haute, et traverse le labyrinthe. Je serai à tes côtés, que tu le veuilles ou non, parce que je suis responsable de toi maintenant. »
Je voyais ma vie s’échapper en maigres filins prêts à rompre, j’étais étendue là et la douleur était si grande que je ne pouvais plus ni bouger ni parler. Tout ce que je pouvais faire, c’était te regarder, il y avait trop de souffrance en moi pour que je cherche à comprendre ce que tu faisais là. Et toi, toi tu récupérais tranquillement les morceaux enfuis de mon être, tu entrelaçais les fils entre tes doigts écartés en tordant juste le poignet, un geste ample et délié. Presque un geste d’escrimeur, déjà.
J’ai dû acquiescer, ou que sais-je. J’ai dormi, et quand je me suis réveillée, tu étais encore là.

Nous avons fait un petit bout de chemin ensemble et j’ai souvent entendu ton rire, plus souvent à mes dépends que je ne l’aurais voulu. Mais je te pardonnais, et te pardonne encore car je sais que tu es un joueur de mots autant qu’un joueur d’épée, et que ces choses-là te sont plus nécessaires que toutes autres. Je t’ai suivi sur tous les sentiers où tu as voulu m’emmener, que ce soient les pistes chantées qui ne s’ouvrent que furtivement, les longs couloirs gris qui mènent aux quartiers des piqueurs de la Chasse Sauvage, ou les circonvolutions sans fin des énigmes qu’il te plaît de semer à la moindre occasion.
Je me suis même habituée à tes phrases compliquées, qui avaient toujours l’air trop exiguës pour les mots que tu y mettais. A tes tournures recherchées qui ne laissaient jamais l’esprit en repos. A tes multiples questions qui n’appelaient pas de réponses, seulement d’autres questions. Aux moments où tu voulais me surprendre, et où tu m’infligeais des heures de verbiage ininterrompu pour mieux t’éclipser soudainement quand j’étais nez à nez devant l’épreuve et que je n’avais que deux fractions de seconde pour réfléchir avant de tout risquer. Si, je te le jure, je m’y suis habituée… Et aussi fou que cela puisse paraître, cela va même me manquer.

Aujourd’hui c’est fini, ou presque. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, la semaine prochaine au plus tard. Cela fait quelques mois que je sais que tu vas disparaître, et si je l’ai accepté, je ne m’y suis point faite. Toi, tu le prends avec philosophie, et comme d’habitude par l’humour semble-t-il. Mais je te connais et je sais que, tout simplement, tu en as assez. Le poids de ta longue existence te pèse et tu veux partir, après tout ce temps, après tous ces bons et loyaux services qui n’ont pas souvent été agréables à remplir.
Je me souviens de ces nuits où nous partions « faire ce qui devait être fait », et où nous revenions au petit matin trempés jusqu’aux os, sentant à plein nez la mort, des lambeaux de ténèbres encore accrochés à nos cheveux. Ces nuits d’où je revenais sans en revenir, avec des mèches blanches dans la tignasse qui n’y étaient pas la veille et de la poussière de tombes sur mon armure de sorcière. Je rangeais mon long couteau après que tu en aies essuyé la lame d’un revers de main. Avant de me laisser, tu m’adressais un petit sourire en coin et tu clignais de l’œil, comme si ce n’était rien, comme si cela ne te pesait pas, à toi aussi. Puis je te voyais cacher le revers de ta main pour que je ne devine pas que tu t’étais brûlé.
Je te connais, prestidigitateur que tu es. Et aucun geste de toi n’est suffisamment rapide pour m’abuser, maintenant que tu m’as formé à tes petits tours de passe-passe.

Un jour, il y a eu Petit Frère, comme je l’appelle affectueusement. Il n’était pas passé par les mêmes chemins que moi, mais il avait sensiblement le même profil. Une forte propension à la promptitude et à l’innovation. Une irrévérence certaine et un certain mépris pour les règles établies. Une démarche consistant à toujours foncer, quels que soient les risques, et en sautant toutes les étapes usuelles, pour aller droit au but.
C’est à toi que je dois ce petit surnom, d’ailleurs. Droit-au-But. Ca me fait sourire, quand j’y pense.
Petit Frère montrait aussi les prémices de cette précision chirurgicale qui est la marque de fabrique de ceux qui sont passés par ton enseignement. Et bien sûr, ce même côté félin qui t’enchantait chez moi et qui te ressemble tant. Petit Frère avait les griffes longues à l’époque, la gâchette facile, et des crocs bien aiguisés. Tu l’as pris sous ton aile, et depuis ce jour nous avons été trois. Une petite famille pas spécialement rangée, pas forcément modèle, mais unie.

Ton timing est parfait, comme toujours. Tu m’as guidée là où il le fallait, je m’apprête à partir, Petit Frère et moi nous allons vivre à 10 minutes l’un de l’autre, dans le monde matériel, dépositaires d’une fraction si petite de ton expérience immense. Il n’y a pas de hasard, c’est ce que tu m’as appris. Il fallait que ça arrive maintenant, quand tu t’en vas.
Nous avons fait connaissance avec « Elle ». Ce ne sera pas pareil. Je m’isolerai un temps avec Eriktô avant d’apprendre à mieux la connaître, et nous raconterons des histoires qui parlent de toi, installés devant un bon feu de bois qui craque. Du pommier, pour que ça sente bon et que j’aie les yeux qui piquent, j’aurais une bonne excuse sur laquelle me rabattre si je me mets à pleurer.

A Samhain tu seras parti, et je voudrais te dire tant de choses qu’il vaut mieux que je reste silencieuse, parce que si je commence, je risque de ne pas avoir le temps de terminer. Tu me prendrais de vitesse, je te sens faiblir tellement rapidement.
Bon sommeil à toi, Vieux briscard qui n’a jamais eu le loisir de beaucoup dormir. Puisse-tu ne pas rêver, et qu’on te fiche enfin une paix royale, parce que tu la mérites.

Time and Tide wait for no man.
Arroway.



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