L’Atrium est l’une des dernières pièces que nous avons mises en place, le Vieux et moi. ( le seul ajout ultérieur fut l’Observatoire, et ce lieu-là ne fut pas dicté par l’Art, mais par la nécessité. Sans majuscule. Ce qui place ces deux endroits dans des sphères totalement différentes.)
L’Atrium, c’est du Grand Art, une pièce centrale de la demeure, et grande ouverte sur le ciel. La première fois que je m’y suis tenue, entre terre brune et ciel nocturne, après son activation, j’ai pleuré. La Maison s’éveillait, s’étirait, l’Art était à l’oeuvre, et un profond sentiment d’accomplissement étreignit soudain mon coeur. Je me tenais debout au milieu de ce pourquoi j’avais lutté et décidé de donner un sens à mon passage. J’ai regardé autour de moi. Les herbes hautes, le petit chemin de terre bordé de roches volcaniques, et le bassin de pierre, les eaux claires de la source. Les branches du noisetier balancées par la douce brise. Le noir d’encre du firmament piqueté de paillettes d’or qui étaient ou avaient été des astres. Le rayon de Lune si esthétiquement ajusté, tombant en droite ligne, caressant l’onde et l’air. Incidemment, au hasard de toutes ces choses ( ce même hasard qui n’existe point ), j’ai croisé le regard du Vieux. Si brillant, si fier, si visiblement ému. Et tout soudain le temps s’est arrêté.
Et ce lieu déjà si full of grace, full of… memory, s’est condensé autour de moi. Et le battement des ailes de tous les oiseaux de nuits, prédateurs ou proies, et le murmure de toutes les gouttes d’eau dans le bassin à mes pieds, et tous les souffles du vent dans les feuilles – comme autant de respirations amples et profondes -, tout cela se confondit et sembla se solidifier, entama une danse à la fois immobile et ascendante, millénaire et toute neuve.
Et, l’espace d’un instant, j’entendis ce que chantaient le vent, le ruisselet et les oiseaux de nuit, les branches de noisetier et le petit chemin de terre. Cela, et beaucoup davantage : les étoiles psalmodiaient, dans le silence sépulcral du temps arrêté, des mots que je comprenais ; et la Lune, au milieu, disait des choses sur un ton qui tenait à la fois du rêve et du rire. C’était comme si chaque infime parcelle de l’univers s’était dotée d’une voix qui célébrait inlassablement son essence, et toutes ces voix conjuguées étaient si poignantes, si fortes, que je me mis à vibrer à mon tour, chantant de tout mon être, ressentant, avec l’intensité de la folie, que je n’étais que cela, rien que cela…
Je n’étais rien qu’un mot, un simple mot prononcé par le ciel, par le clair de Lune, par l’univers tout entier. Un mot terriblement puissant, inclus dans une musique plus puissante encore.
J’ai pleuré de joie à cet instant-là, le front ceint de cette Nuit que j’aime à en mourir, les yeux pleins d’eaux abyssales et le coeur pétri d’une émotion que je n’ose encore nommer à l’heure où j’écris. Puis, les mains du Vieux furent sur mes joues, recueillant du bout de ses doigts interminables mes larmes, et du même mouvement ample, délié, minutieux ( aussi efficace qu’en combat, torsions de poignets, lame assassine… ), les siennes, sur son propre visage. Il les conserva au creux de sa paume, et m’adressa un regard, le plus désarmant que j’ai jamais vu venant de lui.
- Une larme chargée comme celles-ci sur le sol, me dit-il, et c’en est fini de notre bel équilibre. Tout serait rompu, irrémédiablement détruit. Ce serait dommage. N’allons pas tout gâcher au dernier moment en relâchant notre contrôle, tous les deux. N’importe qui peut pleurer ici, sauf nous.
Je souris, et raffermis mon étreinte de fer sur mon esprit. Rien n’était figé. However, tout était juste. A sa place.
- Garde les larmes, lui dis-je. Nous les mettrons dans une encre de calligraphie, que nous utiliserons au scriptorium pour mettre en beauté des prières et des images pieuses.
- Oui, et loués soient la Dame et le Seigneur aux Bois.
- Loués soient la Dame et le Seigneur aux Bois.