L’autre jour, j’ai regardé pour la énième fois la Grande Illusion de Jean Renoir. L’édition DVD, dénichée par l’homme, qui a développé une véritable passion pour ce film. Ce qui ne m’était, bien sûr, pas apparu comme impossible la première fois que je le lui ai fait visionner, créature subtilement démoniaque que je suis.
Je regardais donc avec l’homme ce chef-d’oeuvre du cinéma français, et saluais intérieurement l’audace et la sensibilité nécessaire pour réaliser un tel film. Toujours ce pincement au coeur, cette indescriptible sensation de justesse. La mort de Boieldieu, Rauffenstein coupant la fleur de géranium… C’est d’une précision toute Artistique, ça frappe droit au coeur, comme un coup d’estoc. Après le film, l’homme explore les suppléments. Il n’y en a pas énormément : les bandes-annonces originales, et un petit extrait montrant Jean Renoir parlant de son film.
La bande-annonce originelle de la Grande Illusion dure la bagatelle de 5 ou 6 minutes, dévoile la quasi totalité du film, et occulte totalement la portée philosophique ou politique de l’oeuvre, ne donnant à voir que ses côtés comiques, ses gueules d’acteurs connus, et le fait que “c’est la vraie guerre qu’on montre, inspirée des témoignages de vrais gens qui l’ont vécue en vrai”. Mais on sent déjà la vieille querelle franco-américaine quand on aborde le thème qui fâche : “Voici un film sur la guerre où vous ne verrez ni combats ni espions.” Quelle douce pointe d’ironie dans la voix over, quel délice de désuétude et de chauvinisme savamment dosé.
Le verdict est sans appel : une bande-annonce comme celle-ci, en salles aujourd’hui, serait un véritable désastre commercial.
Qu’est-ce qui change les spectateurs ? Qu’est-ce qui fait qu’on vend un film pour des raisons X en salles, et que, plusieurs décennies plus tard, on vende l’édition DVD pour des raisons Y n’ayant plus rien à voir avec les rasons X qui ont plu au tout premier public ? Ce qu’ils aimaient, visiblement, à l’époque, c’était la déconne, le côté “écoliers dissipés” de tous ces militaires perturbés par l’absence éclatante des femmes, par la guerre qui n’en finit pas, par le fait que finalement, les Allemands sont comme les Français, des hommes normaux, aussi misérables que tout un chacun.
Ce qu’on aime aujourd’hui, c’est la profondeur de cette oeuvre, ce discours accablé disant que la guerre de 14 fut la dernière guerre de “gentlemen”, où perdurait un semblant de rapports chevaleresques entre les hommes. C’est le fait que ce discours arrive en 1936, un peu après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. C’est ces tout premiers plans qui hurlent que l’amour est la seule chose qui fait tourner le monde. C’est cette espèce d’ode à la femme qui se dessine avec les personnages de Gretchen et Maréchal. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce film, mais ce qui me préoccupe maintenant, c’est qu’il y avait déjà toutes ces choses dans la Grande Illusion, quand l’oeuvre est sortie en salle.
C’est compliqué, c’est tarabiscoté. C’est ce genre de questions que j’aime me poser, car pour obtenir des réponses il faut souvent aller les chercher dans l’Alcheringa, à la source. Dans l’inconscient collectif des sociétés humaines. C’est passionnant, et ça tombe bien : je suis quelqu’un de passionné.
Le cinéma sonore est un langage en mouvement, une langue vivante. ( Le muet est, oui, devenu une langue morte de l’art cinématographique ). On peut s’attendre à ce que le langage se modifie avec le temps, à ce que de nouveaux mots apparaissent, des expressions idiomatiques parfois. On peut également s’attendre à ce que d’autres tombent en disgrâce et disparaissent peu à peu de la mémoire collective pour devenir des vieilleries fanées, délicatement teintées de ridicule.
Le public occidental moyen est devenu avec le temps une masse impatiente, capricieuse, exigeante et pourrie-gâtée. Il lui faut tout, tout de suite, et surtout pas de profondeur. Les longs panoramiques l’ennuient, il lui faut du tout-cuit, du prêt-à-voir, du rien-à-comprendre. C’est une vision de Sans-Rêve, et cela me met un peu mal à l’aise, quand j’y pense. Cela va avec une certaine conception que les choses ne sont que ce à quoi elles ressemblent, que sous la coquille il n’y a rien.
Combien se rendent compte des rapports serrés qu’entretient le cinéma avec la magie et le chamanisme ? Il y a quelque chose de spécial dans le fait d’aller voir un film en salle, au “cinoche”, comme on dit affectueusement. C’est un lieu où l’on s’installe confortablement dans des sièges moelleux, on s’y musse, on s’y abandonne. On a, plus souvent qu’à son tour, un paquet de pop corns ou de douceurs, nourritures infantilisantes s’il en est, et l’on y puise, à son gré, parfois sans y penser. Puis on se laisse bercer, lumières éteintes, dans une sorte de silence respectueux, passif. Dans une ambiance amniotique, en posture presque foetale d’être nourri, bercé, au chaud, dans le noir, comme dans le ventre d’une mère toute-puissante. Et là, sur un écran blanc, on rêve à une infinité de vies qui ne sont pas la nôtre.
Le parallèle n’est pas anodin. Et il n’est pas anodin non plus que j’en revienne toujours à mes ténébreuses amours : l’Art, l’écriture, le cinéma. Tout cela est lié, il y a des passerelles partout, qui toutes passent, à un moment où à un autre, par le Monde des Rêves.
Un film, c’est un acte de foi qui se questionne, voilà mon point de vue sur la chose. Il faut savoir empoigner ses rêves à bras le corps, et les voir comme des reflets ; saisir en toute occasion la possibilité d’être son propre maître, l’artisan de soi-même. Chaque film a, à la base, la possibilité d’être la réponse à une Quête de Vision chamanique, ensuite, il suffit de savoir se laisser porter par les pistes chantées.
On se chamaille souvent sur la question à la maison, avec l’homme. Cet épineux problème du “suivra-suivra pas”. L’homme râle qu’il veut rester au stade de l’enfant à qui l’on raconte de belles histoires et ne veut surtout pas chercher à développer l’oeil de l’analyste des Rêves. J’essaye de respecter son point de vue, tout en lui faisant comprendre ce qu’il perd à conserver ce genre d’attitude. Et j’essaye aussi de comprendre les raisons qui le poussent à la cultiver.
Je suis une théoricienne du cinéma, j’ai été formée pour cela, et je ne peux pas en mon âme et conscience renier tout ce que cela signifie pour les beaux yeux d’un homme trop naïf et conscient de l’être. Je ne puis, et n’aurai de cesse d’être celle qui analyse, qui décortique, qui voit là où le spectateur lambda ne voit pas. Parce que je ne suis justement pas une spectatrice lambda.
Le Cinéma, c’est un tiers de ma vie. Les deux autres tiers, c’est l’Ecriture et l’Art. Tout le reste vient s’insérer timidement dans les rainures laissées par ces trois géants de pierre veinée d’ichor, et rien ne peut prétendre usurper leur place. Me couper la possibilité de chercher dans une oeuvre la métaphysique et l’impalpable qui brûle d’être trouvé, parce qu’on l’a mis là tout exprès, reviendrait à me couper l’oxygène. Et je refuse de croire ( c’est contraire à toute mon intuition, à toute ma formation ! ) que l’essentiel se trouve là uniquement par hasard.
En tant que théoricienne, je conçois que c’est hautement improbable. En tant que cinéaste, je réalise ( dans tous les sens du terme ), que c’et concrètement impossible. J’ai été au feu, j’ai arpenté le terrain. Et j’ai constaté que tout ou presque est programmé, et que ce qui ne l’est pas se programme de soi-même. Bresson parlait d’écouter le film se faire, de comprendre ce qui devait être fait, et de se taire. Il avait mille fois raison. “Pour entendre une réponse il faut d’abord savoir faire le silence”, disait mon Vieux maître.
Un film, c’est un acte de foi pour moi. Et ça s’empoigne, un acte de foi. C’est une envie d’image qu’on fait parler, un beau Rêve qu’on questionne incessamment, jusqu’à ce qu’il se donne au questionneur. Il y a dans les bons films de quoi faire battre mon coeur, et la traîtresse morsure du gel.
Un film c’est la mort en action. C’est un Rêve infini. C’est une myriade de réponses à une kyrielle de questions.
Des passerelles entre les mondes, ceci se résume à cela.