Zelys Chantétoile
La brume se dissipe, et les vents, de plus en plus forts, charrient de lourds flocons blancs. Mes épaulières sont semées de neige. Je suis perchée sur le support de l’oriflamme du cimetière de Glace-Sang. Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs, engoncée dans mon armure, j’impose ma présence. Je prends possession du terrain, par le simple fait d’être là. Mes compagnons d’armes le sentent.
La Vallée d’Alterac résonne de tambours de guerre et de cris ce soir. Drek’Thar harangue ses troupes, quelque part au Sud. Galvangar a déjà, bien entendu, envoyé ses éclaireurs, qui ont, évidemment, dû croiser le chemin des nôtres. Qui reviendra de cette confrontation, voilà qui est moins évident.
Les Loups de Givre seront bientôt à nos portes si nous ne prenons pas les points stratégiques. Il faudra qu’ils nous trouvent, aux défilés, aux goulets d’étranglement. Là où, un contre un, nous les abattrons.
J’ôte mon casque et le coince entre mon bras et mon flanc. Mes cheveux se libèrent de leur étau, blancs comme les premières neiges d’hiver, et mènent leur propre danse autour de mon visage. Ma peau rougit dans le froid, vulnérable. Fragile. Jadis, quand j’étais autre, j’aurais eu peur. Mais plus maintenant. Non. Plus maintenant.
Je suis née il y a un peu plus de 9500 ans, dans une forêt silencieuse au pied du Mont Hyjal. L’un des premiers enfants elfiques à naître après le cataclysme causé par Azshara et ses préférés. Ceux qui se faisaient appeler parmi nous les “Hauts Enfants”, ou les “Bien Nés” – alors qu’il sont si mal morts, quel ironie.
Je me suis toujours demandé ce qui avait pu pousser mes parents à concevoir, si tôt après la chute de tout ce qu’ils connaissaient et aimaient, au milieu des ruines et de la dévastation. Etait-ce mûs par l’espoir et la confiance, par l’idée qu’ils avaient vraiment retrouvé, sur les flancs de la montagne sacrée, un havre où tout pourrait recommencer ? Ou était-ce au contraire pour conjurer l’angoisse, et rendre tangible un lendemain, une génération future, un avenir que l’on n’osait plus espérer ? Peut-être plus simplement, que leur jeunesse et les insouciance les ont rendus aveugles au chaos de ce monde.
Cela, entre toutes choses, restera pour moi une question sans réponse. L’état d’esprit de notre peuple quelques mois, quelques années après le naufrage d’Azshara, se reflète assez dans le sourire pincé de Tyrande lorsqu’elle pose les yeux sur les nouveaux-nés, ou sur les jeunes amoureux.. sur nos bâtiments et nos sanctuaires, depuis le promontoire qui surplombe Darnassus. Ses yeux en disent long, alors, sur les sacrifices et les terreurs de ce temps, et dissuaderait quiconque voudrait en savoir davantage. Nombre de nos anciens refusent purement et simplement d’évoquer cette époque. C’est peut-être mieux, pour les plus innocents d’entre nous.
J’ai grandi lentement mais sûrement, comme poussent les jeunes arbres, bercée par les mélopées druidiques et les litanies de la nature ; ceux qui m’ont connue à l’époque se souviennent de moi comme d’une jeune Elfe grande et leste, souple comme un roseau, aimant volontiers danser ; une Elfe à la peau violette, comme tout ceux de notre race, aux cheveux d’un bleu intense et soyeux, aux yeux faiblement luminescents. J’avais souvent un rire au coin des lèvres, et il était facile de m’entraîner dans toutes sortes d’expéditions au coeur des forêts.
Un temps, je caressai l’idée de devenir prêtresse d’Elune. La Déesse m’attirait ; sa force tranquille et magnifique, sa sagesse, le fait qu’elle sache bénir ou maudire lorsqu’il le fallait, m’àvoquaient une calme neutralité, avec un secret objectif d’équilibre et de beauté qui se reflétait dans la nature. Mais quelques semaines de noviciat, si elles me permirent de nouer des amitiés avec certaines dignitaires du culte que la vie – et même la mort – n’ont pu briser, me convainquirent assez que je ne pouvais vivre dans un temple, me plier à un ordonnancement régulier de rituels et de dévotions. J’avais le don, pourtant, cela au moins était une évidence ; Elune se montrait envers moi très favorable, pour d’obscures raisons puisque je ne faisais rien de spécial pour obtenir cette faveur. Des prêtresses eurent des rêves mineurs à mon sujet ; il y eut quelques signes bénins autour de moi. Plusieurs s’accordèrent à dire qu’un grand destin m’attendait, que je ferais de grandes choses un jour. La Déesse était avec moi, mais cela ne me faisait, pour ma part, ni chaud ni froid. Cela allait simplement de soi, et je n’en tirais nulle fierté. Mais… loin de mes chères forêts, je ne pouvais que dépérir.
J’embrassai donc la voie du chasseur. Un arc à la main, un carquois pendu dans mon dos, une dague à la ceinture, je pris part à la régulation des espèces, et je contemplai quotidiennement le jeu de la vie et de la mort. Le cycle des prédateurs et des proies, des arbres qui tombent, pourrissent et e changent en humus pour nourrir les autres arbres. Ce jeu passionnant, qui peut sembler cruel de prime abord, mais qui, en l’observant d’un regard neutre, correspond juste à un équilibre profond entre toutes choses.
Les forêts ont progressivement poussé, et recouvert Orneval de tapis de mousse, de l’ombre clémente de frondaisons mauves, vertes et bleues. La feuillargent et la pacifique prospéraient dans les clairières, les halliers, les bosquets. Les Druides étaient satisfaits de leur travail et approfondissaient de jour en jour leurs liens avec la nature. Et un beau matin, nous vîmes descendre des cieux de grandes créatures de bronze, d’or, d’écarlate et de jade. De grands reptiles ailés d’une envergure impressionnante, au regard sage et doux… mais pas seulement cela. Ils venaient pour Tyrande, Malfurion, et le cercle des Druides.
” Les Dragons “, murmurait-on de place en place. ” Les Dragons sont revenus “.
Je ne pris aucunement part aux longs conciliabules qui se tinrent entre eux et nos sages durant les jours qui suivirent. Là n’était pas ma place, et peu m’importait, en réalité, malgré l’effervescence de ceux qui m’entouraient. Mais j’étais là, en revanche, quand fut semée dans les eaux du lac, mêlées des fluides du puits d’éternité, la graine de Nordrassil. Il y eut le bruit de l’eau remuée, un léger clapotis, le son d’un caillou qui va se perdre dans les profondeurs. Et puis… un sentiment de stase, quelque chose d’indéfinissable, comme si le temps se repliait sur lui-même, prenait son élan pour un saut qui ne viendrait jamais. Pour nous autres, les Elfes, le temps s’était suspendu. L’arbre poussa à une vitesse ahurissante, et les dragons demeurèrent quelque temps à ses côtés pour l’orner d’enchantements et de sortilèges avec tout le soin nécessaire.
Notre peuple se répandit en actes de dévotion, en fêtes, en réjouissances. La paix et la prospérité étaient enfin revenues, ainsi que l’immortalité. Pour moi, qui ne l’avais pas connue, ce fut quelque chose d’étrange et de merveilleux ; la perspective de pouvoir indéfiniment parcourir Orneval et les territoires elfiques, sans me préoccuper le moins du monde de ce qui pouvait se passer ailleurs. Ailleurs, n’existait tout simplement pas pour la plupart d’entre nous.
Il est possible de mourir. Oui, il est possible que je meure, à présent. Que je perde la demi-vie qu’il me reste, du moins. C’est ce qu’Il m’a dit, de sa voix d’airan, sonnant comme une cloche grave ; sa voix de métal en fusion. Il est possible de mourir.
Le soir tombe, la lumière décline à vue d’oeil. Le soleil descend derrière les montagnes. Le vent redouble d’intensité. J’attends.
Sous l’oriflamme, ma louve blanche sonde les étendues neigeuses de son regard perspicace. A distance respectueuse, se tiennent mes compagnons d’armes. Des gens de tous les horizons. Il y a là des humains, des Gnomes, des Nains. Des Kaldorei sont également venus. Certains ce soir y laisseront leurs vies.
La nuit arrive. Je sens que l’attaque est pour bientôt. A la faveur de la nuit, ils nous surprendront ; c’est du moins ce que je ferais, si j’étais à leur place. J’ai donc posté mes hommes ici, sachant que ce lieu, une fois pris et tenu d’une main ferme, empêcherait les Orcs d’avancer davantage.
Mes yeux luisent un peu trop fort dans l’obscurité, depuis quelques instants. Je les ferme. Les ténèbres réclament mon esprit, et la route devant nous.
Les Druides se terrèrent, les uns après les autres. Même Malfurion dut promettre de dormir et de Rêver, au grand désespoir de Tyrande. Le temps passa. Sur les honnêtes gens comme sur les malhonnêtes, sans toucher les uns ni les autres. Ma quiétude ne fut que peu troublée, en ces temps bénis ; je vivais de plus en plus dans les bois et de moins en moins dans les cités elfiques, et l’état de la lame de ma dague m’intéressait bien plus que les affaires de mon peuple.
Je retournais de temps à autre voir mes parents qui venaient de mettre au monde, pour des raisons qui ne concernaient qu’eux, une seconde fille. Je m’arrêtais, je souriais un instant devant le berceau où reposait l’enfant, parce qu’il le fallait bien ; je faisais quelques courbettes ça et là en ville, lorsqu’une connaissance qui ne m’avait pas vue depuis longtemps me surprenait à battre le pavé, humant les effluves de la ville, tentant d’en discerner les nuances… et m’interpellait pour me saluer. Je faisais un petit tour au temple d’Elune, saluais les prêtresses, et acceptais pour un temps leur hospitalité ; et immanquablement, je revenais à la vie sauvage. Je quittais les lits accueillants et les repas réguliers pour dormir entre deux grosses racines, sous la pluie et le ventre creux, avec pour seul confort le pelage d’un animal familier.
J’étais heureuse, alors. Solitaire, sans contraintes d’aucune sorte. Survivre dans les conditions les plus
difficiles àtait une seconde nature pour moi.
Un matin, je mis le pied sur le pavé de la cité où vivait ma famille, et j’entendis des cris et des imprécations venant du Temple. Ma mère, au milieu d’une foule assemblée pour observer l’esclandre entre les Bien-Nés et les Druides, tenait ma petite soeur tout près d’elle comme pour la protéger.
“Quelque chose leur manque”, me souffla-t’elle, alors que je glissai jusqu’à elle au travers de la foule, comme un serpent ondoyant à la surface des eaux. “Cela les rends fous… tout autant qu’ils sont…”
Je demeurai à ses côtés, observant gravement et sans mot dire mon peuple s’entredéchirer. Nos sages menacer nos cousins de mort. Les Hauts-Enfants réclamer à corps et à cris leur magie interdite, les traits crispés par la souffrance, échevelés et débraillés. Tyrande siégeait au milieu du chaos… comme un roc. Dans l’assemblée, elle croisa mon regard, brièvement. L’espace d’un instant, je suis qu’elle prendrait la bonne décision, et que le conseil la suivrait. A mes côtés, ma petite soeur Shynnagh observait également, le regard farouche. J’aurais pu jurer que ce que je voyais danser dans ses yeux, avec le reflet de nos cousins hautains et désespérés, était le début d’une haine féroce.
Deux jours plus tard, les Bien-Nés furent poussés dans des embarcations, et les embarcations mises à la mer. Pleins d’espoirs et de ressentiment, ils partaient s’établir ailleurs. Certains de mes cousins proches étaient à bord. Plus jamais je ne devais les revoir.
Assister à ce sinistre spectacle me poussa à vivre encore davantage en autarcie. Je ne comprenais plus mes pairs, et la nature était bien plus simple, plus logique dans ses déchirures.
Le temps passa, encore. Je fuyais si constamment la compagnie des autres, et mes compétences en camouflage étaient si avancées, que Cénarius lui-même n’aurait pas pu me découvrir si je ne l’avais pas souhaité. Un matin, je me rendis justement compte qu’il avait lancé plusieurs de ses filles sur mes traces.
Je laissai s’écouler une bonne semaine. Elles ne me trouvaient pas, et j’avais même fait en sorte de pister celles qui me pistaient. Ce jeu m’amusait… et m’inquiétait un peu, en même temps, car un tel acharnement devait forcément être lié à quelque chose d’important. Je finis donc par me montrer, et elles me conduisirent à Cénarius…
J’aurais pu reculer. Mon destin aurait été tout autre, alors. J’aurais pu dire “non”. Il y a toujours un moment, dans l’existence de tout un chacun, où l’on se trouve “entre deux”. Le pied prêt à se poser sur le sol, à franchir une limite, un seuil. Je crois qu’il nous est donné, alors, quelques précieuses secondes de flottement, des secondes où nous avons le choix… Personne n’est innocent dans ces instants-là. Personne. Et les choix que l’on fait, il faut ensuite les assumer.
J’ai dit “Oui” à Cénarius lorsqu’il a requis mes services. J’ai dit “Oui” lorsqu’il m’a menée à cette piste étrange et maléfique, au coeur des bois… Encore “Oui” lorsqu’il m’a demandé de suivre, là où ses dryades n’osaient pas se rendre, là où lui même voulait rester discret, pour savoir, pour comprendre ce qui se tramait.
Je suis partie. Et j’ai suivi.
J’ai suivi jusqu’à une masure au creux d’un bosquet, où pourrissaient les restes d’un couple d’Elfes autour d’un berceau vide…
J’ai suivi jusqu’à une cache, dans une petite grotte, jonchée d’ossements et de sang séché, des reliefs d’un foyer récemment éteint… Une cache contenant un ratelier d’armes, manifestement fait pour une grande épée, et désormais vide…
J’ai suivi, la nuit suivante… Jusqu’à ces ruines en Orneval. Jusqu’aux ténèbres denses et aux lueurs pourpres qui les baignaient… J’ai marché, j’ai couru, j’ai observé, comme Cénarius le souhaitait, gravant dans ma mémoire les moindres détails des actes impies qui se déroulaient, là… Puis, il fut là, devant moi… Le Kaldorei corrompu.
Il fait noir, à présent. Tout devient facile et prévisible, comme dans la chasse. Je me laisse souplement tomber de mon perchoir, et me redresse. J’abaisse mon casque sur ma tête, à deux mains, lentement. Le rituel de la guerre. Mes compagnons se rapprochent discrètement de moi. Ils font toujours cela après quelques batailles… pensant que je ne les vois pas. Ils savent que mes réflexes fulgurants et mes lames aiguisées pourront les sauver en combat rapproché. Que mes flèches iront se ficher dans la prunelle de l’oeil de leur assaillant s’ils font en sorte de rester dans mon champ de vision. Bien plus d’un de ceux qui combattaient sous mes ordres quand j’étais seigneur de guerre de l’Alliance savaient qu’ils me devaient la vie. Ils commençaient par me craindre, par observer ma blancheur anormale, ils chuchotaient entre eux en évitant mon regard. Et puis, bataille après bataille, ils en venaient à me respecter. Mais ils étaient toujours distants, et chuchotaient toujours en évitant mon regard.
Je ne suis plus la même qu’avant. J’ai disparu… Je me suis perdue… Je déteste me battre. Mais je ne fais pas ce que je veux, après tout. Ni ce qui est bien. Je ne fais que ce qui est nécessaire.
Qu’ils soient Nains, ou Gnomes, ou Humains, ou Kaldorei comme moi, je les contemple, et je les trouve tous beaux dans la guerre. Dans l’attente exaltante du premier choc, du premier sang.
Mes doigts tapotent en rythme la maille de mes jambières. Je laisse une régularité s’installer, féroce et vive ; le rythme emporte mon esprit, les tambours de guerre résonnent… Et je m’abandonne à l’esprit de la Chasse…
Je me souviens de cette nuit-là dans les moindres petits détails. C’est d’une précision chirurgicale dans mon esprit. Gravé au fer rouge. Passé au feu de la souffrance.
La froideur de la nuit sans Lune. Le ciel piqueté d’étoiles glacées. Les pleurs de l’enfant. Mes propres hurlements de souffrance, auxquels répondaient, dans le lointain, les loups d’Orneval… pleurant avec moi, peut-être, tout ce que j’étais en train de perdre…
De ces instants, je ne parlerai pas davantage. Il m’arrive encore, des millénaires plus tard, d’en faire des cauchemars. J’en porte encore trop de stigmates… Une résille cruelle et serrée sur ma peau, cicatrices et scarifications, marques d’appartenance et sceaux de contention. Une âme torturée. Une demi-vie au service d’un autre.
Je croyais que la souffrance passerait, avec le temps. Je me trompais.
C’est à ce moment-là que je suis devenue si blanche. Mes cheveux, ma peau. La luminosité accrue de mes yeux. Tout cela, je l’ai gagné au contact du Cerf, lorsqu’il m’a sauvée. Cela, et bien d’autres choses.
On me montre volontiers du doigt, aujourd’hui. Je suis trop blanche, trop différente. Cela ne plaît pas à tout le monde. Certains me traitent de monstre… D’autres, qui ne savent pas de quoi ils parlent, se comportent avec moi comme si j’étais une Réprouvée ou une suivante du Fléau. Grand bien leur fasse… Qu’ils continuent de m’appeler “le Fantôme blanc”, s’ils le souhaitent.
Je m’en fiche, à vrai dire. Je suis si loin, si loin de toutes ces préoccupations…
Je ne fais ni le bien ni le mal. Je fais ce qui doit être fait.
Je ne suis du côté de personne, car personne n’est du mien.
Je suis la Veneuse blanche, tout simplement. Mes intérêts et mes objectifs ne sont pas ceux que vous croyez. Je ne me mêle pas des querelles de cités, de politique, d’intrigues de cours. Tout cela ne m’intéresse pas. Quoi qu’il puisse m’arriver, je m’en moque. Le pire est derrière moi.
Je marche dans les villes et dans les forêts, d’un pas lent et sûr, du pas des navires. Mais l’esprit ailleurs, bien souvent…
Abordez-moi si vous le voulez… Je ne suis pas méchante. Je ne suis pas gentille non plus, remarquez.
Je ne fais que ce qui doit être fait.
