Ecritoires d’Adryem











L’Atrium est l’une des dernières pièces que nous avons mises en place, le Vieux et moi. ( le seul ajout ultérieur fut l’Observatoire, et ce lieu-là ne fut pas dicté par l’Art, mais par la nécessité. Sans majuscule. Ce qui place ces deux endroits dans des sphères totalement différentes.)
L’Atrium, c’est du Grand Art, une pièce centrale de la demeure, et grande ouverte sur le ciel. La première fois que je m’y suis tenue, entre terre brune et ciel nocturne, après son activation, j’ai pleuré. La Maison s’éveillait, s’étirait, l’Art était à l’oeuvre, et un profond sentiment d’accomplissement étreignit soudain mon coeur. Je me tenais debout au milieu de ce pourquoi j’avais lutté et décidé de donner un sens à mon passage. J’ai regardé autour de moi. Les herbes hautes, le petit chemin de terre bordé de roches volcaniques, et le bassin de pierre, les eaux claires de la source. Les branches du noisetier balancées par la douce brise. Le noir d’encre du firmament piqueté de paillettes d’or qui étaient ou avaient été des astres. Le rayon de Lune si esthétiquement ajusté, tombant en droite ligne, caressant l’onde et l’air. Incidemment, au hasard de toutes ces choses ( ce même hasard qui n’existe point ), j’ai croisé le regard du Vieux. Si brillant, si fier, si visiblement ému. Et tout soudain le temps s’est arrêté.

Et ce lieu déjà si full of grace, full of… memory, s’est condensé autour de moi. Et le battement des ailes de tous les oiseaux de nuits, prédateurs ou proies, et le murmure de toutes les gouttes d’eau dans le bassin à mes pieds, et tous les souffles du vent dans les feuilles – comme autant de respirations amples et profondes -, tout cela se confondit et sembla se solidifier, entama une danse à la fois immobile et ascendante, millénaire et toute neuve.

Et, l’espace d’un instant, j’entendis ce que chantaient le vent, le ruisselet et les oiseaux de nuit, les branches de noisetier et le petit chemin de terre. Cela, et beaucoup davantage : les étoiles psalmodiaient, dans le silence sépulcral du temps arrêté, des mots que je comprenais ; et la Lune, au milieu, disait des choses sur un ton qui tenait à la fois du rêve et du rire. C’était comme si chaque infime parcelle de l’univers s’était dotée d’une voix qui célébrait inlassablement son essence, et toutes ces voix conjuguées étaient si poignantes, si fortes, que je me mis à vibrer à mon tour, chantant de tout mon être, ressentant, avec l’intensité de la folie, que je n’étais que cela, rien que cela…

Je n’étais rien qu’un mot, un simple mot prononcé par le ciel, par le clair de Lune, par l’univers tout entier. Un mot terriblement puissant, inclus dans une musique plus puissante encore.

J’ai pleuré de joie à cet instant-là, le front ceint de cette Nuit que j’aime à en mourir, les yeux pleins d’eaux abyssales et le coeur pétri d’une émotion que je n’ose encore nommer à l’heure où j’écris. Puis, les mains du Vieux furent sur mes joues, recueillant du bout de ses doigts interminables mes larmes, et du même mouvement ample, délié, minutieux ( aussi efficace qu’en combat, torsions de poignets, lame assassine… ), les siennes, sur son propre visage. Il les conserva au creux de sa paume, et m’adressa un regard, le plus désarmant que j’ai jamais vu venant de lui.

- Une larme chargée comme celles-ci sur le sol, me dit-il, et c’en est fini de notre bel équilibre. Tout serait rompu, irrémédiablement détruit. Ce serait dommage. N’allons pas tout gâcher au dernier moment en relâchant notre contrôle, tous les deux. N’importe qui peut pleurer ici, sauf nous.

Je souris, et raffermis mon étreinte de fer sur mon esprit. Rien n’était figé. However, tout était juste. A sa place.
- Garde les larmes, lui dis-je. Nous les mettrons dans une encre de calligraphie, que nous utiliserons au scriptorium pour mettre en beauté des prières et des images pieuses.

- Oui, et loués soient la Dame et le Seigneur aux Bois.
- Loués soient la Dame et le Seigneur aux Bois.



L’autre jour, j’ai regardé pour la énième fois la Grande Illusion de Jean Renoir. L’édition DVD, dénichée par l’homme, qui a développé une véritable passion pour ce film. Ce qui ne m’était, bien sûr, pas apparu comme impossible la première fois que je le lui ai fait visionner, créature subtilement démoniaque que je suis.

Je regardais donc avec l’homme ce chef-d’oeuvre du cinéma français, et saluais intérieurement l’audace et la sensibilité nécessaire pour réaliser un tel film. Toujours ce pincement au coeur, cette indescriptible sensation de justesse. La mort de Boieldieu, Rauffenstein coupant la fleur de géranium… C’est d’une précision toute Artistique, ça frappe droit au coeur, comme un coup d’estoc. Après le film, l’homme explore les suppléments. Il n’y en a pas énormément : les bandes-annonces originales, et un petit extrait montrant Jean Renoir parlant de son film.

La bande-annonce originelle de la Grande Illusion dure la bagatelle de 5 ou 6 minutes, dévoile la quasi totalité du film, et occulte totalement la portée philosophique ou politique de l’oeuvre, ne donnant à voir que ses côtés comiques, ses gueules d’acteurs connus, et le fait que “c’est la vraie guerre qu’on montre, inspirée des témoignages de vrais gens qui l’ont vécue en vrai”. Mais on sent déjà la vieille querelle franco-américaine quand on aborde le thème qui fâche : “Voici un film sur la guerre où vous ne verrez ni combats ni espions.” Quelle douce pointe d’ironie dans la voix over, quel délice de désuétude et de chauvinisme savamment dosé.
Le verdict est sans appel : une bande-annonce comme celle-ci, en salles aujourd’hui, serait un véritable désastre commercial.

Qu’est-ce qui change les spectateurs ? Qu’est-ce qui fait qu’on vend un film pour des raisons X en salles, et que, plusieurs décennies plus tard, on vende l’édition DVD pour des raisons Y n’ayant plus rien à voir avec les rasons X qui ont plu au tout premier public ? Ce qu’ils aimaient, visiblement, à l’époque, c’était la déconne, le côté “écoliers dissipés” de tous ces militaires perturbés par l’absence éclatante des femmes, par la guerre qui n’en finit pas, par le fait que finalement, les Allemands sont comme les Français, des hommes normaux, aussi misérables que tout un chacun.
Ce qu’on aime aujourd’hui, c’est la profondeur de cette oeuvre, ce discours accablé disant que la guerre de 14 fut la dernière guerre de “gentlemen”, où perdurait un semblant de rapports chevaleresques entre les hommes. C’est le fait que ce discours arrive en 1936, un peu après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. C’est ces tout premiers plans qui hurlent que l’amour est la seule chose qui fait tourner le monde. C’est cette espèce d’ode à la femme qui se dessine avec les personnages de Gretchen et Maréchal. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce film, mais ce qui me préoccupe maintenant, c’est qu’il y avait déjà toutes ces choses dans la Grande Illusion, quand l’oeuvre est sortie en salle.

C’est compliqué, c’est tarabiscoté. C’est ce genre de questions que j’aime me poser, car pour obtenir des réponses il faut souvent aller les chercher dans l’Alcheringa, à la source. Dans l’inconscient collectif des sociétés humaines. C’est passionnant, et ça tombe bien : je suis quelqu’un de passionné.

Le cinéma sonore est un langage en mouvement, une langue vivante. ( Le muet est, oui, devenu une langue morte de l’art cinématographique ). On peut s’attendre à ce que le langage se modifie avec le temps, à ce que de nouveaux mots apparaissent, des expressions idiomatiques parfois. On peut également s’attendre à ce que d’autres tombent en disgrâce et disparaissent peu à peu de la mémoire collective pour devenir des vieilleries fanées, délicatement teintées de ridicule.

Le public occidental moyen est devenu avec le temps une masse impatiente, capricieuse, exigeante et pourrie-gâtée. Il lui faut tout, tout de suite, et surtout pas de profondeur. Les longs panoramiques l’ennuient, il lui faut du tout-cuit, du prêt-à-voir, du rien-à-comprendre. C’est une vision de Sans-Rêve, et cela me met un peu mal à l’aise, quand j’y pense. Cela va avec une certaine conception que les choses ne sont que ce à quoi elles ressemblent, que sous la coquille il n’y a rien.

Combien se rendent compte des rapports serrés qu’entretient le cinéma avec la magie et le chamanisme ? Il y a quelque chose de spécial dans le fait d’aller voir un film en salle, au “cinoche”, comme on dit affectueusement. C’est un lieu où l’on s’installe confortablement dans des sièges moelleux, on s’y musse, on s’y abandonne. On a, plus souvent qu’à son tour, un paquet de pop corns ou de douceurs, nourritures infantilisantes s’il en est, et l’on y puise, à son gré, parfois sans y penser. Puis on se laisse bercer, lumières éteintes, dans une sorte de silence respectueux, passif. Dans une ambiance amniotique, en posture presque foetale d’être nourri, bercé, au chaud, dans le noir, comme dans le ventre d’une mère toute-puissante. Et là, sur un écran blanc, on rêve à une infinité de vies qui ne sont pas la nôtre.
Le parallèle n’est pas anodin. Et il n’est pas anodin non plus que j’en revienne toujours à mes ténébreuses amours : l’Art, l’écriture, le cinéma. Tout cela est lié, il y a des passerelles partout, qui toutes passent, à un moment où à un autre, par le Monde des Rêves.

Un film, c’est un acte de foi qui se questionne, voilà mon point de vue sur la chose. Il faut savoir empoigner ses rêves à bras le corps, et les voir comme des reflets ; saisir en toute occasion la possibilité d’être son propre maître, l’artisan de soi-même. Chaque film a, à la base, la possibilité d’être la réponse à une Quête de Vision chamanique, ensuite, il suffit de savoir se laisser porter par les pistes chantées.

On se chamaille souvent sur la question à la maison, avec l’homme. Cet épineux problème du “suivra-suivra pas”. L’homme râle qu’il veut rester au stade de l’enfant à qui l’on raconte de belles histoires et ne veut surtout pas chercher à développer l’oeil de l’analyste des Rêves. J’essaye de respecter son point de vue, tout en lui faisant comprendre ce qu’il perd à conserver ce genre d’attitude. Et j’essaye aussi de comprendre les raisons qui le poussent à la cultiver.
Je suis une théoricienne du cinéma, j’ai été formée pour cela, et je ne peux pas en mon âme et conscience renier tout ce que cela signifie pour les beaux yeux d’un homme trop naïf et conscient de l’être. Je ne puis, et n’aurai de cesse d’être celle qui analyse, qui décortique, qui voit là où le spectateur lambda ne voit pas. Parce que je ne suis justement pas une spectatrice lambda.

Le Cinéma, c’est un tiers de ma vie. Les deux autres tiers, c’est l’Ecriture et l’Art. Tout le reste vient s’insérer timidement dans les rainures laissées par ces trois géants de pierre veinée d’ichor, et rien ne peut prétendre usurper leur place. Me couper la possibilité de chercher dans une oeuvre la métaphysique et l’impalpable qui brûle d’être trouvé, parce qu’on l’a mis là tout exprès, reviendrait à me couper l’oxygène. Et je refuse de croire ( c’est contraire à toute mon intuition, à toute ma formation ! ) que l’essentiel se trouve là uniquement par hasard.
En tant que théoricienne, je conçois que c’est hautement improbable. En tant que cinéaste, je réalise ( dans tous les sens du terme ), que c’et concrètement impossible. J’ai été au feu, j’ai arpenté le terrain. Et j’ai constaté que tout ou presque est programmé, et que ce qui ne l’est pas se programme de soi-même. Bresson parlait d’écouter le film se faire, de comprendre ce qui devait être fait, et de se taire. Il avait mille fois raison. “Pour entendre une réponse il faut d’abord savoir faire le silence”, disait mon Vieux maître.

Un film, c’est un acte de foi pour moi. Et ça s’empoigne, un acte de foi. C’est une envie d’image qu’on fait parler, un beau Rêve qu’on questionne incessamment, jusqu’à ce qu’il se donne au questionneur. Il y a dans les bons films de quoi faire battre mon coeur, et la traîtresse morsure du gel.
Un film c’est la mort en action. C’est un Rêve infini. C’est une myriade de réponses à une kyrielle de questions.

Des passerelles entre les mondes, ceci se résume à cela.



Nous sommes tous les deux, dans cette pièce aux plancher, aux murs et au plafond de bois, ouverte à tous vents, tous les deux au milieu de tous ces gens qui passent, serviteurs et parents, vaquant inlassablement aux préparatifs.
Je le regarde, il me regarde, et je l’aime, grands dieux, je l’aime tant que j’ai mal. Autour de nous, plus rien, rien ne peut être vrai, c’est impossible, tout est pâle et terne, tout est factice. Nous nous aimons trop fort pour que tout ça soit réel.
Des minutes s’écoulent, en silence, avec le bruit des pas de ceux qui, autour de nous, vont et viennent, encore et toujours, nous ignorant peut-être, au nom de ces odieux préparatifs. J’ai mal, j’ai si mal. Je ne puis plus supporter la douleur.

Je me jette dans ses bras, j’entoure de mes mains tremblantes sa taille, j’étreins son dos, je veux me fondre dans son corps. Il me rend mon étreinte, silencieux et accablé, tout aussi désespéré, tandis que je baigne de larmes et de baisers son cou à la peau si douce, si douce… Je lève parfois les yeux pour voir son visage, ses cheveux sombres, ses yeux bridés soulignés de noir.
C’est mon cousin, je l’aime, il m’aime, notre noble famille désapprouve. Ils viennent de le vendre, ô grands dieux, de le donner pour jamais à cette étrangère, cette princesse, cette japonaise, cette fille de la noblesse des îles au Nord. Il ne la connaît pas, elle ne l’a jamais vu, et c’est là qu’il ira perdre sa vie, son amour et son espoir d’ici une heure, peut-être moins, le temps s’écoule si vite… Les bateaux sont déjà prêts, ornés comme pour une fête, et ils ont maquillé et paré mon cousin, mon amour, pour célébrer les noires funérailles de mon coeur. J’ai si mal.
Tout se précipite, il est l’heure, je crois. Et je sens défaillir ma volonté et ma raison.

- Reste là, dit-il, et sa voix n’est pas sûre. Je veux que ce soit toi qui me chausses des souliers de cérémonie. Ces souliers de malheur qui m’emporteront dans les îles du Nord. Moi je ne peux pas, je n’ai plus la force. J’ai peur, Amour, j’ai mal, et je ne puis le faire. Je ne veux pas regarder le sol. Je ne veux regarder que devant moi, m’emplir les yeux, les oreilles et l’esprit du grand vide de l’horizon, du grand bruit de l’océan. Et je voudrais mourir, Amour, sans avoir jamais vu le visage de celle qui m’enlève à toi.
Je pleure, et je tremble, et je lui passe les souliers honnis, ces misérables choses ornées de fils d’or et de pierreries, et qui valent encore moins que la boue et la poussière des chemins. Je commence à être en colère, une sourde colère qui monte de mes entrailles, je voudrais avoir la princesse étrangère devant moi, tout de suite, et lui arracher les yeux. Il me regarde, mon beau cousin, mon bel amour, et il sait.

- En te donnant à elle, je donne mon coeur à tous ces maudits étrangers, que les dieux les dévorent, dis-je, abattue par le désespoir, et ma voix sonne fausse, même ma malédiction n’a aucun poids. Je suis éthérée, je sens les derniers lambeaux de moi-même se dissoudre dans l’air autour de moi.
Il n’y a rien à faire de plus, nous le savons tous les deux. Moi aussi je suis fiancée, nous n’avons pas d’avenir. Nous nous aimons si fort, et nous allons mourir, là, dans cette pièce, où vaquent autour de nous la famille et les serviteurs. Un dernier regard. Nos yeux s’accrochent, refusent de se lâcher. Et soudain, c’est fini. Il quitte la pièce, bien escorté, il s’en va. Il part. Les bateaux sont prêts à prendre le large. Au moment où nos visages se détournent, nous savons tous les deux que ça y est, nous sommes morts. Ils nous ont tués, tous autant qu’ils sont, et nous n’y pouvons rien. Ils ne paieront même pas.

C’était mon rêve de cette nuit, si fort que je me suis réveillée les yeux et les joues baignés de larmes.

Edit de 2008 : Et je le sais, maintenant. C’était prémonitoire.



{3 juillet 2008}   Etre Sorcière_23 Juin 2006

Etre Sorcière, c’est avoir pleinement conscience que, quand on ne peut ni voir, ni toucher, ni entendre, ni sentir, ni goûter, on peut Rêver, et bien plus encore.

Etre Sorcière c’est apprivoiser le temps, ses peurs et ses espoirs.

Etre Sorcière c’est tutoyer les Dieux, et parfois entretenir avec eux des conversations enjouées et pleines d’humour.

L’apparence d’une Sorcière ne reflète que ce qu’elle veut bien que vous voyiez en elle.

Une Sorcière est comme un arbre, arbre des villes ou arbre des champs ; toujours, ses racines puisent profondément dans la terre la stabilité et la force, et son esprit flotte très haut sur les ailes du vent, accueillant l’inspiration et la créativité.

Etre Sorcière, c’est savoir qu’il faut commencer par se guérir soi-même avant de songer à se lancer au secours d’autrui.

Etre Sorcière, c’est se souvenir de choses qu’on n’a jamais apprises, et puiser des savoirs complexes et précieux à des sources auxquelles personne d’autre qu’une Sorcière n’aurait jamais pensé.

Une Sorcière qui ne sait pas maudire, ne sait pas soigner non plus.

Etre Sorcière, c’est n’avoir point de Maître, mais beaucoup de compagnons de route.

Etre Sorcière, c’est être indulgente et tendre, envers soi-même comme envers les autres.

Une Sorcière sait parfaitement lancer des malédictions pleins d’amour et de paix.

Etre Sorcière, c’est être dépositaire de secrets merveilleux que d’aucuns souhaiteraient à jamais enfouis. C’est aussi, parfois, monter la garde devant ses trésors lorsque les opposants se mettent en tête de venir les enterrer tout de suite, et se battre.

Etre Sorcière, c’est se trouver systématiquement au bon endroit, au bon moment.

Etre Sorcière c’est savoir aussi souffrir, et respecter la souffrance.

Etre Sorcière c’est parfois également savoir que la justice est mieux servie quand on sait quand baisser les bras.

Etre Sorcière, c’est parfois gagner en spontanéité et s’étonner de tout, et parfois avoir le privilège douteux de savoir de quoi l’avenir sera fait.

Etre Sorcière, c’est questionner, et recevoir promptement des réponses.

Etre Sorcière, c’est faire les bons souhaits et désirer justement.

Etre Sorcière, c’est se ceindre de la Triple Puissance.

Etre Sorcière, c’est accepter de devenir une navette par laquelle les mains qui tissent la grande toile de l’univers rapprochent les fils et forment les motifs.

Etre Sorcière c’est s’astreindre à la lucidité.

Etre Sorcière, c’est voir clair dans la plus noire des nuits et contempler le Soleil en face.

Etre Sorcière, c’est emprunter des sentiers oubliés depuis longtemps, y trouver la trace de ceux qui les ont foulés avant, et y laisser son chant pour guider ceux qui viendront ensuite…



{3 juillet 2008}   Poème_12 juillet 2006

Ecrit sur un coin de table au bureau, c’est sorti presque tout seul, mais pas aussi facilement que d’autre que j’ai pu écrire. C’est un poème qui sent la lutte, et je ne sais pas tellement si c’est une bonne chose. En tout cas, il vaut ce qu’il vaut, et guère plus.

« Tout est magie ou rien quand on s’aime », disait-Elle
« Rien que de naturel ou de miraculeux
Il n’est pas de question qui soit existentielle
Tout est magie ou rien, quand nous sommes tous les deux. »

Il ne disait plus rien, mais demeurait soucieux
Taraudé par le doute, et la crainte éternelle
De ne survivre point, d’être séparé d’Elle
Se résignant déjà – son cœur se faisait vieux.

Ils s’étaient consumés l’un l’autre dans les blés
Ultime étreinte avant le combat fratricide
C’était fini, déjà, elle le savait lucide
Il mourrait en amant fier et désespéré.

Quelques minutes encor’ le Dieu Cerf espéra
Avant que la Déesse dans ses bras ne soupire
« Les amants se perdront mais l’amour restera
Et la mort n’aura pas d’empire ».

Le début du premier vers est de Novalis.
Les deux derniers vers du poème sont de Dylan Thomas, à la base c’est de l’anglais, “And death shall have no dominion.”

Tout ce qui se situe entre les deux est made in Adryem.



Cette nuit je déambule dans une ville fantôme, nimbée de brumes, où se decoupent ( au scalpel bien sûr ) les silhouettes élancées des Ecorcheurs. Ils sont grands, sveltes et musclés, leur visage est systématiquement recouvert de brouillard feutré, et ils sont tous engoncés dans cette sorte de tablier de boucher ocre qui s’évase à partir de la taille et leur donne un air de sablier anorexique.

Il sont peu nombreux, mais présents régulièrement tout au long de notre marche claudiquante, moi lente et attentive, sans émotion particulière, lui, appuyé contre moi, vieux, hirsute et pas spécialement propre. Chaque mouvement le couvre un peu plus de sang, il y en a de toute façon partout, sur le sol, les murs, dégoulinant des plafonds, surgissant des bouches d’égouts dans un bouillonnement de marmite. Pour une raison ou une autre, que je ne cherche pas à découvrir, je suis exemptée de cette souillure, le sang n’adhère pas sur moi.

Il est aveugle, c’est pour ça qu’il est appuyé sur moi, et que je dois le guider là où il me dit d’avancer dans la ville sourde ( cette surdité des bruits sourds, vous voyez ce que je veux dire, ces bruits blancs qu’on entend sans entendre et qui pourtant remplissent l’oreille, comme un bourdonnement d’électricité qu’on devine à peine, ou un presque-ultrason continu que nous ne pouvons nous empêcher de détecter alors qu’il est pourtant quasiment en dehors de notre champ de perception. Un bruit qui gêne, qui empêche de dormir. Le genre de sons qui incitent à penser ” j’ai juste des sens humains, et c’est très bien comme ça, parce que je n’ai pas envie d’entendre ce son-là dans toute l’étendue de son spectre. )
Je ressens tout cela et pourtant je n’ai pas d’émotions particulières. Je n’ai pas peur. Je suis juste là pour guider ce vieil aveugle, Antigone sereine prêtant à Oedipe sa frêle épaule de jeune fille, et ses jeunes yeux encore alertes.

Ce qu’il cherche, je le devine au fur et à mesure de notre lente équipée dans la cité, au fur et à mesure que j’entends ses sanglots décousus. Nous cheminons et examinons, un par un, tous les cadavres, des cadavres d’enfants, dont l’âge semble s’étendre du nourrisson au gamin de quatre ou cinq ans. Les Ecorcheurs semblent avoir une affection toute professionnelle et un intérêt tout particulier, voire exclusif, pour cette tranche d’âge, ( tranche, quel mot inapproprié quand on parle de dépeçage, l’art de l’Ecorcheur est bien plus subtil et délicat qu’un simple coup de tranchoir ). Il y a aussi d’autres classes d’artisans dans cette cité, les Découpeurs, justement, les Décapiteurs, sortes de Découpeurs plus spécialisés dans les mille et une façons de défaire les tendons, les muscles et les os du cou, en une fois, en plusieurs, avec ou sans torsion, avec lame rouillée ou nette. Il y a les Etripeurs, les Saigneurs, et d’autres encores. Mais les vrais maîtres de ces lieux sont les Ecorcheurs, en nombre nettement supérieur, et dont l’art est si consommé que les techniques des autres, si raffinées soient-elles, semblent pâlir en comparaison.

Le vieillard cherche les restes de sa petite-fille, qui a vraisemblablement croisé la route d’un Décapiteur si j’en juge par cette découverte que nous faisons dans une petite chambre sépia où flotte l’énergie sale du sang séché. Je sais qu’il s’agit d’elle, et je présente le corps de cette enfant de quelques mois à son aïeul qui, au toucher, reconnaît sa descendance. Le vieillard pleure, le cadavre est déjà raide, raide comme le corps d’un baigneur en plastique dur. Nous cherchons la tête – je cherche la tête – et elle n’est pas là.

Je laisse le vieillard pleurer sur le petit lit à ressorts, tout rouillé. Je sais qu’il ne court aucun risque dans cette ville où les artisans n’aiment que les enfants, très jeunes. Il en sortira, même s’il est aveugle. Ils l’ignoreront. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait de la tête et je ne pense pas qu’il la retrouvera.

Je me réveille sur cette pensée.



Ce jour-là, nous avons pleuré ensemble, et ce n’étaient pas des larmes de peine, du moins je le crois. Seule comptait l’œuvre, et, si je n’ose dire qu’elle était bonne, au moins puis-je affirmer qu’elle était réussie.
Je me souviens de tes vieilles mains, de ta main gauche au creux de laquelle tombaient nos larmes, de la peau parcheminée de tes doigts, de la dextérité meurtrière encore de ton poignet. Je me souviens aussi de la prise ferme de cette main sur la garde d’une épée, de ta voix qui claquait comme un fouet pour me reprendre quand mes jambes et mes bras répondaient trop tard à tes attaques. Je me souviens de tout, de tout te dis-je.

Tu es venu à moi ce soir-là, c’était en octobre, tu t’es penché sur moi, j’étais étendue sur le carrelage crasseux d’une maison qui n’était pas la mienne, et où tu n’aurais théoriquement jamais dû rentrer. Mais je te connais assez, depuis le temps, pour savoir que tu es capable de forcer tous les barrages s’il t’en prend l’envie. Tu as pourtant toujours respecté mes limites et laissé intactes mes barrières, et de cela, je ne puis que te remercier.
Ce soir-là, tu m’as dit : « Ne lutte pas. Ne fuis pas l’instant. Ce sont les secondes les plus importantes de ton existence, et toi, tu t’en irais ? Tu le sais, pourtant, que tu es une petite abeille ouvrière, et que tu dois rester ignorante de la récolte qui s’annonce grâce à ta contribution. Ne fais pas l’enfant, allons, debout, sois forte, avance dans le noir, et ne mets pas les mains en avant. Avance les yeux fermés, mais fière, la tête haute, et traverse le labyrinthe. Je serai à tes côtés, que tu le veuilles ou non, parce que je suis responsable de toi maintenant. »
Je voyais ma vie s’échapper en maigres filins prêts à rompre, j’étais étendue là et la douleur était si grande que je ne pouvais plus ni bouger ni parler. Tout ce que je pouvais faire, c’était te regarder, il y avait trop de souffrance en moi pour que je cherche à comprendre ce que tu faisais là. Et toi, toi tu récupérais tranquillement les morceaux enfuis de mon être, tu entrelaçais les fils entre tes doigts écartés en tordant juste le poignet, un geste ample et délié. Presque un geste d’escrimeur, déjà.
J’ai dû acquiescer, ou que sais-je. J’ai dormi, et quand je me suis réveillée, tu étais encore là.

Nous avons fait un petit bout de chemin ensemble et j’ai souvent entendu ton rire, plus souvent à mes dépends que je ne l’aurais voulu. Mais je te pardonnais, et te pardonne encore car je sais que tu es un joueur de mots autant qu’un joueur d’épée, et que ces choses-là te sont plus nécessaires que toutes autres. Je t’ai suivi sur tous les sentiers où tu as voulu m’emmener, que ce soient les pistes chantées qui ne s’ouvrent que furtivement, les longs couloirs gris qui mènent aux quartiers des piqueurs de la Chasse Sauvage, ou les circonvolutions sans fin des énigmes qu’il te plaît de semer à la moindre occasion.
Je me suis même habituée à tes phrases compliquées, qui avaient toujours l’air trop exiguës pour les mots que tu y mettais. A tes tournures recherchées qui ne laissaient jamais l’esprit en repos. A tes multiples questions qui n’appelaient pas de réponses, seulement d’autres questions. Aux moments où tu voulais me surprendre, et où tu m’infligeais des heures de verbiage ininterrompu pour mieux t’éclipser soudainement quand j’étais nez à nez devant l’épreuve et que je n’avais que deux fractions de seconde pour réfléchir avant de tout risquer. Si, je te le jure, je m’y suis habituée… Et aussi fou que cela puisse paraître, cela va même me manquer.

Aujourd’hui c’est fini, ou presque. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, la semaine prochaine au plus tard. Cela fait quelques mois que je sais que tu vas disparaître, et si je l’ai accepté, je ne m’y suis point faite. Toi, tu le prends avec philosophie, et comme d’habitude par l’humour semble-t-il. Mais je te connais et je sais que, tout simplement, tu en as assez. Le poids de ta longue existence te pèse et tu veux partir, après tout ce temps, après tous ces bons et loyaux services qui n’ont pas souvent été agréables à remplir.
Je me souviens de ces nuits où nous partions « faire ce qui devait être fait », et où nous revenions au petit matin trempés jusqu’aux os, sentant à plein nez la mort, des lambeaux de ténèbres encore accrochés à nos cheveux. Ces nuits d’où je revenais sans en revenir, avec des mèches blanches dans la tignasse qui n’y étaient pas la veille et de la poussière de tombes sur mon armure de sorcière. Je rangeais mon long couteau après que tu en aies essuyé la lame d’un revers de main. Avant de me laisser, tu m’adressais un petit sourire en coin et tu clignais de l’œil, comme si ce n’était rien, comme si cela ne te pesait pas, à toi aussi. Puis je te voyais cacher le revers de ta main pour que je ne devine pas que tu t’étais brûlé.
Je te connais, prestidigitateur que tu es. Et aucun geste de toi n’est suffisamment rapide pour m’abuser, maintenant que tu m’as formé à tes petits tours de passe-passe.

Un jour, il y a eu Petit Frère, comme je l’appelle affectueusement. Il n’était pas passé par les mêmes chemins que moi, mais il avait sensiblement le même profil. Une forte propension à la promptitude et à l’innovation. Une irrévérence certaine et un certain mépris pour les règles établies. Une démarche consistant à toujours foncer, quels que soient les risques, et en sautant toutes les étapes usuelles, pour aller droit au but.
C’est à toi que je dois ce petit surnom, d’ailleurs. Droit-au-But. Ca me fait sourire, quand j’y pense.
Petit Frère montrait aussi les prémices de cette précision chirurgicale qui est la marque de fabrique de ceux qui sont passés par ton enseignement. Et bien sûr, ce même côté félin qui t’enchantait chez moi et qui te ressemble tant. Petit Frère avait les griffes longues à l’époque, la gâchette facile, et des crocs bien aiguisés. Tu l’as pris sous ton aile, et depuis ce jour nous avons été trois. Une petite famille pas spécialement rangée, pas forcément modèle, mais unie.

Ton timing est parfait, comme toujours. Tu m’as guidée là où il le fallait, je m’apprête à partir, Petit Frère et moi nous allons vivre à 10 minutes l’un de l’autre, dans le monde matériel, dépositaires d’une fraction si petite de ton expérience immense. Il n’y a pas de hasard, c’est ce que tu m’as appris. Il fallait que ça arrive maintenant, quand tu t’en vas.
Nous avons fait connaissance avec « Elle ». Ce ne sera pas pareil. Je m’isolerai un temps avec Eriktô avant d’apprendre à mieux la connaître, et nous raconterons des histoires qui parlent de toi, installés devant un bon feu de bois qui craque. Du pommier, pour que ça sente bon et que j’aie les yeux qui piquent, j’aurais une bonne excuse sur laquelle me rabattre si je me mets à pleurer.

A Samhain tu seras parti, et je voudrais te dire tant de choses qu’il vaut mieux que je reste silencieuse, parce que si je commence, je risque de ne pas avoir le temps de terminer. Tu me prendrais de vitesse, je te sens faiblir tellement rapidement.
Bon sommeil à toi, Vieux briscard qui n’a jamais eu le loisir de beaucoup dormir. Puisse-tu ne pas rêver, et qu’on te fiche enfin une paix royale, parce que tu la mérites.

Time and Tide wait for no man.
Arroway.



{3 juillet 2008}   Annonce de Diablo III !!!

Voilà. Comment me filer des frissons en deux accords de guitare.
Diablo II… J’ai passé tellement de temps sur ce jeu. Il est associé à toute une période de ma vie, les souvenirs qui lui sont liés me sont chers.

Une vidéo du teaser de meilleur qualité :

Pour moi, le souvenir de Diablo reste à jamais lié à cette musique. Le thème de Tristram, village de sinistre mémoire. Ce son est tout simplement envoûtant, il me replonge dans cette sombre atmosphère de cryptes et de mystère, je suis vraiment nostalgique quand je l’écoute.



{3 juillet 2008}   PvP for dummies



Zelys Chantétoile

La brume se dissipe, et les vents, de plus en plus forts, charrient de lourds flocons blancs. Mes épaulières sont semées de neige. Je suis perchée sur le support de l’oriflamme du cimetière de Glace-Sang. Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs, engoncée dans mon armure, j’impose ma présence. Je prends possession du terrain, par le simple fait d’être là. Mes compagnons d’armes le sentent.
La Vallée d’Alterac résonne de tambours de guerre et de cris ce soir. Drek’Thar harangue ses troupes, quelque part au Sud. Galvangar a déjà, bien entendu, envoyé ses éclaireurs, qui ont, évidemment, dû croiser le chemin des nôtres. Qui reviendra de cette confrontation, voilà qui est moins évident.
Les Loups de Givre seront bientôt à nos portes si nous ne prenons pas les points stratégiques. Il faudra qu’ils nous trouvent, aux défilés, aux goulets d’étranglement. Là où, un contre un, nous les abattrons.

J’ôte mon casque et le coince entre mon bras et mon flanc. Mes cheveux se libèrent de leur étau, blancs comme les premières neiges d’hiver, et mènent leur propre danse autour de mon visage. Ma peau rougit dans le froid, vulnérable. Fragile. Jadis, quand j’étais autre, j’aurais eu peur. Mais plus maintenant. Non. Plus maintenant.

Je suis née il y a un peu plus de 9500 ans, dans une forêt silencieuse au pied du Mont Hyjal. L’un des premiers enfants elfiques à naître après le cataclysme causé par Azshara et ses préférés. Ceux qui se faisaient appeler parmi nous les “Hauts Enfants”, ou les “Bien Nés” – alors qu’il sont si mal morts, quel ironie.
Je me suis toujours demandé ce qui avait pu pousser mes parents à concevoir, si tôt après la chute de tout ce qu’ils connaissaient et aimaient, au milieu des ruines et de la dévastation. Etait-ce mûs par l’espoir et la confiance, par l’idée qu’ils avaient vraiment retrouvé, sur les flancs de la montagne sacrée, un havre où tout pourrait recommencer ? Ou était-ce au contraire pour conjurer l’angoisse, et rendre tangible un lendemain, une génération future, un avenir que l’on n’osait plus espérer ? Peut-être plus simplement, que leur jeunesse et les insouciance les ont rendus aveugles au chaos de ce monde.
Cela, entre toutes choses, restera pour moi une question sans réponse. L’état d’esprit de notre peuple quelques mois, quelques années après le naufrage d’Azshara, se reflète assez dans le sourire pincé de Tyrande lorsqu’elle pose les yeux sur les nouveaux-nés, ou sur les jeunes amoureux.. sur nos bâtiments et nos sanctuaires, depuis le promontoire qui surplombe Darnassus. Ses yeux en disent long, alors, sur les sacrifices et les terreurs de ce temps, et dissuaderait quiconque voudrait en savoir davantage. Nombre de nos anciens refusent purement et simplement d’évoquer cette époque. C’est peut-être mieux, pour les plus innocents d’entre nous.

J’ai grandi lentement mais sûrement, comme poussent les jeunes arbres, bercée par les mélopées druidiques et les litanies de la nature ; ceux qui m’ont connue à l’époque se souviennent de moi comme d’une jeune Elfe grande et leste, souple comme un roseau, aimant volontiers danser ; une Elfe à la peau violette, comme tout ceux de notre race, aux cheveux d’un bleu intense et soyeux, aux yeux faiblement luminescents. J’avais souvent un rire au coin des lèvres, et il était facile de m’entraîner dans toutes sortes d’expéditions au coeur des forêts.
Un temps, je caressai l’idée de devenir prêtresse d’Elune. La Déesse m’attirait ; sa force tranquille et magnifique, sa sagesse, le fait qu’elle sache bénir ou maudire lorsqu’il le fallait, m’àvoquaient une calme neutralité, avec un secret objectif d’équilibre et de beauté qui se reflétait dans la nature. Mais quelques semaines de noviciat, si elles me permirent de nouer des amitiés avec certaines dignitaires du culte que la vie – et même la mort – n’ont pu briser, me convainquirent assez que je ne pouvais vivre dans un temple, me plier à un ordonnancement régulier de rituels et de dévotions. J’avais le don, pourtant, cela au moins était une évidence ; Elune se montrait envers moi très favorable, pour d’obscures raisons puisque je ne faisais rien de spécial pour obtenir cette faveur. Des prêtresses eurent des rêves mineurs à mon sujet ; il y eut quelques signes bénins autour de moi. Plusieurs s’accordèrent à dire qu’un grand destin m’attendait, que je ferais de grandes choses un jour. La Déesse était avec moi, mais cela ne me faisait, pour ma part, ni chaud ni froid. Cela allait simplement de soi, et je n’en tirais nulle fierté. Mais… loin de mes chères forêts, je ne pouvais que dépérir.

J’embrassai donc la voie du chasseur. Un arc à la main, un carquois pendu dans mon dos, une dague à la ceinture, je pris part à la régulation des espèces, et je contemplai quotidiennement le jeu de la vie et de la mort. Le cycle des prédateurs et des proies, des arbres qui tombent, pourrissent et e changent en humus pour nourrir les autres arbres. Ce jeu passionnant, qui peut sembler cruel de prime abord, mais qui, en l’observant d’un regard neutre, correspond juste à un équilibre profond entre toutes choses.

Les forêts ont progressivement poussé, et recouvert Orneval de tapis de mousse, de l’ombre clémente de frondaisons mauves, vertes et bleues. La feuillargent et la pacifique prospéraient dans les clairières, les halliers, les bosquets. Les Druides étaient satisfaits de leur travail et approfondissaient de jour en jour leurs liens avec la nature. Et un beau matin, nous vîmes descendre des cieux de grandes créatures de bronze, d’or, d’écarlate et de jade. De grands reptiles ailés d’une envergure impressionnante, au regard sage et doux… mais pas seulement cela. Ils venaient pour Tyrande, Malfurion, et le cercle des Druides.
” Les Dragons “, murmurait-on de place en place. ” Les Dragons sont revenus “.

Je ne pris aucunement part aux longs conciliabules qui se tinrent entre eux et nos sages durant les jours qui suivirent. Là n’était pas ma place, et peu m’importait, en réalité, malgré l’effervescence de ceux qui m’entouraient. Mais j’étais là, en revanche, quand fut semée dans les eaux du lac, mêlées des fluides du puits d’éternité, la graine de Nordrassil. Il y eut le bruit de l’eau remuée, un léger clapotis, le son d’un caillou qui va se perdre dans les profondeurs. Et puis… un sentiment de stase, quelque chose d’indéfinissable, comme si le temps se repliait sur lui-même, prenait son élan pour un saut qui ne viendrait jamais. Pour nous autres, les Elfes, le temps s’était suspendu. L’arbre poussa à une vitesse ahurissante, et les dragons demeurèrent quelque temps à ses côtés pour l’orner d’enchantements et de sortilèges avec tout le soin nécessaire.

Notre peuple se répandit en actes de dévotion, en fêtes, en réjouissances. La paix et la prospérité étaient enfin revenues, ainsi que l’immortalité. Pour moi, qui ne l’avais pas connue, ce fut quelque chose d’étrange et de merveilleux ; la perspective de pouvoir indéfiniment parcourir Orneval et les territoires elfiques, sans me préoccuper le moins du monde de ce qui pouvait se passer ailleurs. Ailleurs, n’existait tout simplement pas pour la plupart d’entre nous.

Il est possible de mourir. Oui, il est possible que je meure, à présent. Que je perde la demi-vie qu’il me reste, du moins. C’est ce qu’Il m’a dit, de sa voix d’airan, sonnant comme une cloche grave ; sa voix de métal en fusion. Il est possible de mourir.
Le soir tombe, la lumière décline à vue d’oeil. Le soleil descend derrière les montagnes. Le vent redouble d’intensité. J’attends.
Sous l’oriflamme, ma louve blanche sonde les étendues neigeuses de son regard perspicace. A distance respectueuse, se tiennent mes compagnons d’armes. Des gens de tous les horizons. Il y a là des humains, des Gnomes, des Nains. Des Kaldorei sont également venus. Certains ce soir y laisseront leurs vies.
La nuit arrive. Je sens que l’attaque est pour bientôt. A la faveur de la nuit, ils nous surprendront ; c’est du moins ce que je ferais, si j’étais à leur place. J’ai donc posté mes hommes ici, sachant que ce lieu, une fois pris et tenu d’une main ferme, empêcherait les Orcs d’avancer davantage.
Mes yeux luisent un peu trop fort dans l’obscurité, depuis quelques instants. Je les ferme. Les ténèbres réclament mon esprit, et la route devant nous.

Les Druides se terrèrent, les uns après les autres. Même Malfurion dut promettre de dormir et de Rêver, au grand désespoir de Tyrande. Le temps passa. Sur les honnêtes gens comme sur les malhonnêtes, sans toucher les uns ni les autres. Ma quiétude ne fut que peu troublée, en ces temps bénis ; je vivais de plus en plus dans les bois et de moins en moins dans les cités elfiques, et l’état de la lame de ma dague m’intéressait bien plus que les affaires de mon peuple.

Je retournais de temps à autre voir mes parents qui venaient de mettre au monde, pour des raisons qui ne concernaient qu’eux, une seconde fille. Je m’arrêtais, je souriais un instant devant le berceau où reposait l’enfant, parce qu’il le fallait bien ; je faisais quelques courbettes ça et là en ville, lorsqu’une connaissance qui ne m’avait pas vue depuis longtemps me surprenait à battre le pavé, humant les effluves de la ville, tentant d’en discerner les nuances… et m’interpellait pour me saluer. Je faisais un petit tour au temple d’Elune, saluais les prêtresses, et acceptais pour un temps leur hospitalité ; et immanquablement, je revenais à la vie sauvage. Je quittais les lits accueillants et les repas réguliers pour dormir entre deux grosses racines, sous la pluie et le ventre creux, avec pour seul confort le pelage d’un animal familier.
J’étais heureuse, alors. Solitaire, sans contraintes d’aucune sorte. Survivre dans les conditions les plus
difficiles àtait une seconde nature pour moi.

Un matin, je mis le pied sur le pavé de la cité où vivait ma famille, et j’entendis des cris et des imprécations venant du Temple. Ma mère, au milieu d’une foule assemblée pour observer l’esclandre entre les Bien-Nés et les Druides, tenait ma petite soeur tout près d’elle comme pour la protéger.
“Quelque chose leur manque”, me souffla-t’elle, alors que je glissai jusqu’à elle au travers de la foule, comme un serpent ondoyant à la surface des eaux. “Cela les rends fous… tout autant qu’ils sont…”
Je demeurai à ses côtés, observant gravement et sans mot dire mon peuple s’entredéchirer. Nos sages menacer nos cousins de mort. Les Hauts-Enfants réclamer à corps et à cris leur magie interdite, les traits crispés par la souffrance, échevelés et débraillés. Tyrande siégeait au milieu du chaos… comme un roc. Dans l’assemblée, elle croisa mon regard, brièvement. L’espace d’un instant, je suis qu’elle prendrait la bonne décision, et que le conseil la suivrait. A mes côtés, ma petite soeur Shynnagh observait également, le regard farouche. J’aurais pu jurer que ce que je voyais danser dans ses yeux, avec le reflet de nos cousins hautains et désespérés, était le début d’une haine féroce.

Deux jours plus tard, les Bien-Nés furent poussés dans des embarcations, et les embarcations mises à la mer. Pleins d’espoirs et de ressentiment, ils partaient s’établir ailleurs. Certains de mes cousins proches étaient à bord. Plus jamais je ne devais les revoir.
Assister à ce sinistre spectacle me poussa à vivre encore davantage en autarcie. Je ne comprenais plus mes pairs, et la nature était bien plus simple, plus logique dans ses déchirures.

Le temps passa, encore. Je fuyais si constamment la compagnie des autres, et mes compétences en camouflage étaient si avancées, que Cénarius lui-même n’aurait pas pu me découvrir si je ne l’avais pas souhaité. Un matin, je me rendis justement compte qu’il avait lancé plusieurs de ses filles sur mes traces.
Je laissai s’écouler une bonne semaine. Elles ne me trouvaient pas, et j’avais même fait en sorte de pister celles qui me pistaient. Ce jeu m’amusait… et m’inquiétait un peu, en même temps, car un tel acharnement devait forcément être lié à quelque chose d’important. Je finis donc par me montrer, et elles me conduisirent à Cénarius…

J’aurais pu reculer. Mon destin aurait été tout autre, alors. J’aurais pu dire “non”. Il y a toujours un moment, dans l’existence de tout un chacun, où l’on se trouve “entre deux”. Le pied prêt à se poser sur le sol, à franchir une limite, un seuil. Je crois qu’il nous est donné, alors, quelques précieuses secondes de flottement, des secondes où nous avons le choix… Personne n’est innocent dans ces instants-là. Personne. Et les choix que l’on fait, il faut ensuite les assumer.
J’ai dit “Oui” à Cénarius lorsqu’il a requis mes services. J’ai dit “Oui” lorsqu’il m’a menée à cette piste étrange et maléfique, au coeur des bois… Encore “Oui” lorsqu’il m’a demandé de suivre, là où ses dryades n’osaient pas se rendre, là où lui même voulait rester discret, pour savoir, pour comprendre ce qui se tramait.
Je suis partie. Et j’ai suivi.

J’ai suivi jusqu’à une masure au creux d’un bosquet, où pourrissaient les restes d’un couple d’Elfes autour d’un berceau vide…
J’ai suivi jusqu’à une cache, dans une petite grotte, jonchée d’ossements et de sang séché, des reliefs d’un foyer récemment éteint… Une cache contenant un ratelier d’armes, manifestement fait pour une grande épée, et désormais vide…
J’ai suivi, la nuit suivante… Jusqu’à ces ruines en Orneval. Jusqu’aux ténèbres denses et aux lueurs pourpres qui les baignaient… J’ai marché, j’ai couru, j’ai observé, comme Cénarius le souhaitait, gravant dans ma mémoire les moindres détails des actes impies qui se déroulaient, là… Puis, il fut là, devant moi… Le Kaldorei corrompu.

Il fait noir, à présent. Tout devient facile et prévisible, comme dans la chasse. Je me laisse souplement tomber de mon perchoir, et me redresse. J’abaisse mon casque sur ma tête, à deux mains, lentement. Le rituel de la guerre. Mes compagnons se rapprochent discrètement de moi. Ils font toujours cela après quelques batailles… pensant que je ne les vois pas. Ils savent que mes réflexes fulgurants et mes lames aiguisées pourront les sauver en combat rapproché. Que mes flèches iront se ficher dans la prunelle de l’oeil de leur assaillant s’ils font en sorte de rester dans mon champ de vision. Bien plus d’un de ceux qui combattaient sous mes ordres quand j’étais seigneur de guerre de l’Alliance savaient qu’ils me devaient la vie. Ils commençaient par me craindre, par observer ma blancheur anormale, ils chuchotaient entre eux en évitant mon regard. Et puis, bataille après bataille, ils en venaient à me respecter. Mais ils étaient toujours distants, et chuchotaient toujours en évitant mon regard.
Je ne suis plus la même qu’avant. J’ai disparu… Je me suis perdue… Je déteste me battre. Mais je ne fais pas ce que je veux, après tout. Ni ce qui est bien. Je ne fais que ce qui est nécessaire.
Qu’ils soient Nains, ou Gnomes, ou Humains, ou Kaldorei comme moi, je les contemple, et je les trouve tous beaux dans la guerre. Dans l’attente exaltante du premier choc, du premier sang.
Mes doigts tapotent en rythme la maille de mes jambières. Je laisse une régularité s’installer, féroce et vive ; le rythme emporte mon esprit, les tambours de guerre résonnent… Et je m’abandonne à l’esprit de la Chasse…

Je me souviens de cette nuit-là dans les moindres petits détails. C’est d’une précision chirurgicale dans mon esprit. Gravé au fer rouge. Passé au feu de la souffrance.
La froideur de la nuit sans Lune. Le ciel piqueté d’étoiles glacées. Les pleurs de l’enfant. Mes propres hurlements de souffrance, auxquels répondaient, dans le lointain, les loups d’Orneval… pleurant avec moi, peut-être, tout ce que j’étais en train de perdre…
De ces instants, je ne parlerai pas davantage. Il m’arrive encore, des millénaires plus tard, d’en faire des cauchemars. J’en porte encore trop de stigmates… Une résille cruelle et serrée sur ma peau, cicatrices et scarifications, marques d’appartenance et sceaux de contention. Une âme torturée. Une demi-vie au service d’un autre.
Je croyais que la souffrance passerait, avec le temps. Je me trompais.

C’est à ce moment-là que je suis devenue si blanche. Mes cheveux, ma peau. La luminosité accrue de mes yeux. Tout cela, je l’ai gagné au contact du Cerf, lorsqu’il m’a sauvée. Cela, et bien d’autres choses.

On me montre volontiers du doigt, aujourd’hui. Je suis trop blanche, trop différente. Cela ne plaît pas à tout le monde. Certains me traitent de monstre… D’autres, qui ne savent pas de quoi ils parlent, se comportent avec moi comme si j’étais une Réprouvée ou une suivante du Fléau. Grand bien leur fasse… Qu’ils continuent de m’appeler “le Fantôme blanc”, s’ils le souhaitent.
Je m’en fiche, à vrai dire. Je suis si loin, si loin de toutes ces préoccupations…
Je ne fais ni le bien ni le mal. Je fais ce qui doit être fait.
Je ne suis du côté de personne, car personne n’est du mien.
Je suis la Veneuse blanche, tout simplement. Mes intérêts et mes objectifs ne sont pas ceux que vous croyez. Je ne me mêle pas des querelles de cités, de politique, d’intrigues de cours. Tout cela ne m’intéresse pas. Quoi qu’il puisse m’arriver, je m’en moque. Le pire est derrière moi.
Je marche dans les villes et dans les forêts, d’un pas lent et sûr, du pas des navires. Mais l’esprit ailleurs, bien souvent…

Abordez-moi si vous le voulez… Je ne suis pas méchante. Je ne suis pas gentille non plus, remarquez.
Je ne fais que ce qui doit être fait.



et cetera